La fille de papier

Avril 2010

Vous avez souvent dit que vos romans naissaient d’une image qui vous poursuivait. Quelle image a donné naissance à La Fille de papier ?

Pour ce roman, c’est d’abord une idée qui a commencé à me tourner autour, puis à s’imposer. L’idée, à laquelle je crois vraiment, qu’une rencontre peut dévier radicalement le cours d’une vie. Même, et peut-être surtout, une rencontre « collision » entre deux tempéraments opposés, entre deux personnes n’ayant, à priori, rien en commun et qui finalement vont se révéler avoir désespérément besoin l’une de l’autre.

En partant de ce désir d’écrire un roman sur une rencontre imprévue, la première image à m’apparaître était très précise : une maison sur la plage en Californie, une nuit d’orage, un écrivain à la dérive et une jeune femme nue, tombée sur sa terrasse comme un ange envoyé par le ciel…

La Fille de papier c’est Billie, une héroïne de roman qui s’impose dans la vie de son créateur et la met sens dessus dessous. Comment vous est venue l’idée de faire s’incarner un personnage de roman ?

Je devais avoir 13 ou 14 ans lorsque j’ai vu pour la première fois le film de Woody Allen : La rose pourpre du Caire, dans lequel un acteur de cinéma « sort » de son film pour égayer le quotidien grisâtre d’une serveuse de restaurant. C’est ce film qui m’a fait m’interroger sur les rapports entre le monde réel et le monde imaginaire, thème qui m’a passionné et n’a cessé de me poursuivre.

Quels objectifs aviez-vous en tête en attaquant l’écriture de ce nouveau roman ?

En fait, j’ai en tête ce roman depuis très longtemps, j’attendais qu’il soit prêt, et moi aussi, pour l’écrire. Je suis un passionné des comédies américaines de l’âge d’or, les fameuses « screwball comedy » (comme L’impossible Monsieur Bébé avec Cary Grant et Katharine Hepburn) des années quarante, qui mêlent critique sociale, humour et émotion. Elles prennent comme point de départ une confrontation entre un homme et une femme opposés par une violente aversion et contraints de rester attachés l’un à l’autre.

De ces films (ainsi que de leurs héritiers : les longs métrages écrits par Billy Wilder – Sept ans de réflexion – Richard Curtis – Coup de foudre à Notting Hill – ou par les frères Farrelly – Mary à tout prix), je voulais retrouver le rythme très rapide et les dialogues au couteau qui entraînent les personnages dans des joutes verbales.

Dans le même temps, j’avais envie d’écrire une histoire qui emprunte le ton de la comédie et de mettre en scène un personnage très féminin, libéré et excentrique qui débarquerait comme une tornade dans la vie un peu tristounette d’un antihéros. De là est né le personnage de Billie : c’est elle qui est le catalyseur de l’action, elle qui impose le rythme et les décisions à Tom, le narrateur. De tous les personnages que j’ai pu créer depuis dix ans, Billie est mon préféré. Peut-être le plus haut en couleur. Celui dont, en tout cas, je ressens le manque le plus fort depuis la fin de l’écriture du roman…

Ce nouveau roman est donc à la fois une comédie romantique, un thriller, un road movie et une réflexion sur la littérature. Vous appréciez de rester ainsi, de roman en roman, à la croisée de plusieurs genres ?

J’écris toujours le livre que j’aimerais lire. Et c’est vrai que, depuis mon adolescence, j’ai toujours fait preuve de beaucoup d’éclectisme dans mes choix de lecture, passant de la découverte de grands classiques de la littérature à la lecture de « livres de genre » – thriller, fantastique – tout en restant très curieux du roman contemporain, étranger notamment.

Mon imaginaire est aussi irrigué par le théâtre, le cinéma et les séries télé américaines qui, depuis quelques années, abordent de façon pertinente et ludique les grandes questions de l’existence : la fragilité de la vie avec Six Feet Under, la recherche de la vérité avec Dr House, le contrat social avecLost… Cet éclectisme dans mes choix culturels se retrouve immanquablement dans ma façon d’écrire.
Plus que l’utilisation du surnaturel ou l’amour, c’est, me semble-t-il, ce qui caractérise mon écriture : cette liberté, ce plaisir et cette envie de mélanger les genres pour pouvoir aborder des thèmes sérieux avec légèreté à travers une trame narrative solide.

Tom, l’écrivain, est en panne d’inspiration, incapable d’écrire la moindre ligne alors qu’il n’a toujours vécu que pour l’écriture. Ça vous est déjà arrivé ? Avez-vous peur de la page blanche ?

Pas vraiment. Moi, j’ai plutôt le problème inverse : un trop plein d’idées !

Plus sérieusement, ma véritable difficulté consiste à me pas me laisser trop cannibaliser par l’histoire que je suis en train d’inventer. Lorsque j’écris, je suis tellement absorbé par les tourments de mes personnages que je peux en oublier de vivre ma propre vie.

« Aucune femme saine d’esprit ne peut se réjouir très longtemps de partager la vie d’un écrivain », a écrit Philippe Djian. Il avait malheureusement raison !

Vous entretenez une relation assez forte avec les milliers de lecteurs qui vous écrivent, vous envoient des mails. Vous pensez à eux quand vous écrivez ? Qu’est-ce que vous voudriez qu’ils éprouvent en lisant ce nouveau livre ?

J’envisage le lien qui m’unit au lecteur comme une « histoire d’amour épistolaire », une relation fondée sur la confiance et l’échange. Je suis vraiment un pur produit du bouche à oreilles. Plus qu’à la presse ou les médias, c’est aux lecteurs que je dois l’essentiel de mon succès. C’est parce qu’ils ont apprécié mes histoires et qu’ils les ont conseillées autour d’eux que mes livres ont pu toucher autant de personnes.

À la sortie d’un nouveau roman, j’éprouve donc un mélange de trac et de peur de décevoir, car ce moment représente une sorte de validation de mon travail.
C’est vraiment essentiel parce que je n’écris pas pour moi. J’écris pour les autres et j’envisage la fiction comme un partage. Chaque jour, je remercie mes lecteurs pour la confiance qu’ils m’accordent et j’essaie de la mériter en travaillant avec humilité et sincérité. Recevoir leurs courriers et les rencontrer lors des séances de dédicaces justifie tous mes efforts et efface mes doutes. Un simple « merci » balaie les milliers d’heures d’écriture passées devant mon écran !

Et que voudriez-vous qu’ils vous disent après avoir lu La Fille de papier ?

Ce livre-ci est particulier, je l’ai voulu optimiste et lumineux, j’aimerais qu’ils le ressentent. Il parle d’une histoire d’amour mais aussi, justement, de l’écriture, de la lecture et contient quelques clins d’œil à des personnages de mes romans précédents qui viennent y faire une apparition.Surtout, j’ai hâte que les lecteurs découvrent le personnage principal dont je suis tombé amoureux en cours d’écriture : cette fameuse Billie qui me manque tant depuis que j’ai achevé l’écriture de ses aventures…

L'appel de l'ange

Mars 2011

Votre nouveau roman, L’Appel de l’ange, repose sur la rencontre fortuite entre un homme et une femme. Pouvez-vous nous raconter comment vous est venue cette idée ?

L’Appel de l’ange est né d’une drôle de rencontre : il y a quatre ans, dans la zone d’embarquement de l’aéroport de Montréal, une jeune femme a, par mégarde, glissé mon téléphone dans son sac. Elle avait confondu mon portable avec le sien ! Je me suis rendu compte assez vite de sa méprise, mais mon imaginaire s’est aussitôt emparé de l’incident : et si l’histoire avait continué…
Pendant les 7 heures du vol qui me ramenait en France, j’ai écrit les premières pages d’une rencontre-collision entre un homme et une femme qui échangent sans le savoir leurs téléphones portables. À l’arrivée, j’ai rangé ces pages, les ressortant de temps en temps, y repensant souvent : Madeline et Jonathan ne m’ont plus quitté, je savais qu’un jour j’écrirais leur histoire.

L’Appel de l’ange démarre donc sur cet échange de téléphones portables entre Madeline et Jonathan. Une intrigue qui n’aurait pas été possible il y a dix ans ?

Regardons objectivement ce que nous enregistrons désormais dans nos téléphones : le « smartphone », bien plus que le bon vieil agenda d’autrefois, garde en mémoire nos conversations, nos disputes, nos coups de cœur… C’est un objet fétiche, un prolongement de nous, une sorte d’archive de notre vie intime à travers les photos, les vidéos et les courriers électroniques.
Au-delà de ce phénomène sociologique, cette avancée technologique est aussi pour le romancier une source inépuisable de tension dramatique : elle permet de mettre facilement en relation des personnages et accélère le rythme du récit, créant de nouveaux ressorts et de nouveaux conflits.

Vous avez doté votre héroïne, Madeline, qui vit et travaille à Paris, d’une forte personnalité… Pouvez-vous nous la présenter ?

Madeline est une jeune Anglaise qui tient un joli magasin de fleurs à Montparnasse. En apparence, elle mène une vie rangée entre son compagnon qui vient de la demander en mariage, et sa boutique. Mais derrière cette existence harmonieuse se cache un passé douloureux : quelques années plus tôt, Madeline était l’une des meilleures enquêtrices de la police de Manchester. Un métier de flic qu’elle a abandonné suite a une enquête traumatisante à l’épilogue sanglant. Une affaire qu’elle pensait définitivement enterrée, mais qui ressurgit dans sa vie à la faveur de sa rencontre avec Jonathan.

Quant à votre héros, Jonathan Lempereur, c’est un Français, ancien grand chef aux États-Unis, qui a tout perdu…

Allez savoir pourquoi, j’aime que mes personnages masculins soient plongés dans des difficultés noires, qu’ils n’aient même pas le choix de se laisser couler, qu’ils soient contraints de réagir pour rétablir un certain équilibre dans leur vie. Jonathan est un véritable créateur qui dirigeait l’une des plus prestigieuses tables du monde. Suite à un divorce douloureux, il a perdu son restaurant et sa créativité. Au moment où débute le roman, il tient un petit bistrot français à North Beach, le quartier italien de San Francisco. Il vit en colocation avec son ami Marcus, un Canadien loufoque et flegmatique qui amène dans sa vie une touche de fantaisie.
J’ai adoré faire des recherches sur ce monde de la haute gastronomie. Pour moi, il y a un vrai parallèle entre ma conception du travail d’auteur de fiction et l’activité créative de certains chefs comme Ferran Adrià, Joël Robuchon ou Pierre Hermé : le désir de se renouveler, la recherche de l’originalité tout en respectant certaines traditions, le souci de présenter un travail qui procure plaisir et satisfaction.

Quant à votre héros, Jonathan Lempereur, c’est un Français, ancien grand chef aux États-Unis, qui a tout perdu…

Allez savoir pourquoi, j’aime que mes personnages masculins soient plongés dans des difficultés noires, qu’ils n’aient même pas le choix de se laisser couler, qu’ils soient contraints de réagir pour rétablir un certain équilibre dans leur vie. Jonathan est un véritable créateur qui dirigeait l’une des plus prestigieuses tables du monde. Suite à un divorce douloureux, il a perdu son restaurant et sa créativité. Au moment où débute le roman, il tient un petit bistrot français à North Beach, le quartier italien de San Francisco. Il vit en colocation avec son ami Marcus, un Canadien loufoque et flegmatique qui amène dans sa vie une touche de fantaisie.
J’ai adoré faire des recherches sur ce monde de la haute gastronomie. Pour moi, il y a un vrai parallèle entre ma conception du travail d’auteur de fiction et l’activité créative de certains chefs comme Ferran Adrià, Joël Robuchon ou Pierre Hermé : le désir de se renouveler, la recherche de l’originalité tout en respectant certaines traditions, le souci de présenter un travail qui procure plaisir et satisfaction.

Madeline est le personnage le plus fort de l’histoire. Était-ce difficile de vous mettre dans la peau d’une femme ?

Non, au contraire, j’aime beaucoup ça. Gabrielle et Billie, les personnages principaux de mes deux précédents romans, étaient déjà des femmes. Pour L’Appel de l’ange, je me suis amusé à opposer Madeline, une héroïne assez dure, et Jonathan, un père moderne qui accepte sa part de féminité. Dans certaines scènes, le brouillage des genres entraîne des surprises et crée une alchimie particulière qui donne au couple sa saveur. Les conflits entre les deux personnages sont un formidable moyen d’écrire des dialogues percutants et de faire avancer l’intrigue.

Malgré leurs différences, Madeline et Jonathan ont un point commun : pour surmonter un choc, ils ont reconstruit une vie totalement différente de la première. Et pourtant les événements enterrés remontent à la surface : est-il impossible, selon vous, d’échapper à son passé ?

C’est l’un des thèmes du roman : la nécessité, à un moment ou à un autre de sa vie, de se confronter à celui que l’on est vraiment, de regarder la vérité en face et d’affronter ses démons. Si on se ment sans cesse à soi-même, on ne vit pas, on végète, on n’accède jamais à une certaine plénitude. Au début du roman, Madeline et Jonathan sont tous les deux des « fugitifs » de leur propre vie. Incapables d’affronter les échecs de leur passé, ils se sont mis « en sommeil » depuis deux ans, mais ni la fuite ni le sommeil ne sont des remèdes au malheur.

Le roman, qui démarre comme une comédie romantique, devient peu à peu un thriller aux ramifications complexes, plus sombre et plus âpre. Pourquoi avez-vous choisi de faire évoluer ainsi l’ambiance ?

Je sortais de l’écriture de La Fille de papier, un roman que j’avais adoré écrire et que les lecteurs avaient apprécié. Je me devais de conserver le même niveau d’exigence, de me lancer un nouveau défi en allant jouer sur un terrain sur lequel on ne m’attend pas forcément. Bien sûr, le suspense est présent dans tous mes romans précédents, mais celui-ci ne flirte jamais avec le fantastique. Surtout, j’avais envie de mélanger les genres, de bâtir une intrigue ample qui mêlerait l’atmosphère mystérieuse d’une enquête, le rythme nerveux du thriller avec une histoire d’amour qui intégrerait certaines des évolutions familiales contemporaines. On ne peut pas dire que c’est un roman noir, mais peut-être un thriller romantique.

Sans trahir le secret de la fin, on peut dire que Madeline et Jonathan survivront tous les deux, et que l’épilogue laisse présager qu’ils se reverront… Serait-ce la naissance d’un couple de personnages récurrents ?

C’est possible, mais pas certain… Dans la dernière partie du roman, Madeline et Jonathan forment en effet un couple d’enquêteurs complémentaires et assez attachants. Comme souvent, j’ai eu du mal à quitter ces deux personnages et il n’est pas impossible de les retrouver prochainement dans une nouvelle enquete. Leur histoire d’amour est foudroyante ; elle s’est construite dans la fièvre de l’enquête, mais on ne sait pas si elle tiendra le coup. Ce serait effectivement intéressant de retrouver ces deux personnages un ou deux ans après. Cela dépendra sans doute de mon imagination et de l’envie des lecteurs.

7 ans après

Mars 2012

Votre nouveau roman s’ouvre sur une citation d’Alfred Hitchcock. Le « maître du suspense » anglo-américain a-t-il été une de vos sources d’inspiration pour ce livre ?

À l’origine de l’écriture de Sept ans après…, il y a en effet l’envie de jouer avec les codes du suspense en élaborant une histoire distillant certaines obsessions hitchcockiennes. « Mon héros, disait Hitchcock, est un homme ordinaire à qui il arrive des choses étranges. » D’où l’idée de partir de ce couple de New-Yorkais, Nikki et Sebastian, divorcés depuis 7 ans après s’être passionnément aimés, et de le confronter à la disparition mystérieuse de son fils. En commençant à enquêter sur ce qu’ils pensent d’abord n’être qu’une banale fugue d’adolescent, ils vont se faire happer par une situation qui les dépasse.

Brutalement, cette histoire qui avait débuté comme une chronique familiale bascule dans le thriller lorsqu’ils se retrouvent accusés de meurtre. Fugitifs malgré eux, Nikki et Sebastian vont peu à peu se rendre compte que la disparition de leur fils n’est que la partie visible d’un engrenage infernal aux ramifications inattendues.

Si la thématique et la structure de l’histoire sont clairement celles du thriller, le ton du roman incorpore de nombreuses touches d’humour

C’est vrai, notamment au détour de joutes verbales dans lesquelles se lance ce couple qui s’aime encore sans jamais se le dire. Dans un roman à suspense, l’humour permet aussi de ménager des pauses dans le crescendo de la tension pour ne pas être artificiellement sur la corde raide pendant 400 pages.

Là encore, les modèles indépassables sont pour moi les couples hitchcockiens : que l’on songe par exemple à la complicité entre James Stewart et Grace Kelly dans Fenêtre sur cour ou à l’alchimie glamour unissant Cary Grant à Eva Marie Saint dans La Mort aux trousses.

Justement, en parlant de couple, votre roman peut aussi se lire comme une « comédie du remariage » contemporaine.

C’est en effet une autre de mes références revendiquées. Depuis longtemps, je suis un grand admirateur de la screwball comedy hollywoodienne : ces films américains sortis dans les années 30 et 40 – souvent d’ailleurs avec Cary Grant et Katharine Hepburn – qui posèrent les bases de la comédie romantique. J’en aime le rythme soutenu, les répliques pleines d’esprit et le renversement de rôles au sein du couple qui fait du personnage féminin l’élément moteur de l’action. Parmi ces films, mes préférés sont effectivement les « comédies du remariage » dont les exemples les plus connus sont His Girl Friday d’Howard Hawks et The Philadelphia Story de Leo McCarey. Ces films mettent en scène un couple séparé ou divorcé qui, pendant toute la durée de l’action, va vivre un parcours initiatique, une sorte de « jeu du chat et de la souris » qui lui donnera la possibilité de se retrouver.

C’est exactement ce qui arrive à mes héros, Nikki et Sebastian. Après un divorce houleux et traumatisant, chacun avait bien pris soin de reconstruire sa vie le plus loin possible de l’autre, mais lorsque leur fils disparaît, ils n’ont plus d’autre choix que de collaborer et d’unir leurs forces retrouvant malgré eux une intimité qu’ils avaient tout fait pour oublier.

Je trouve cette thématique des retrouvailles beaucoup plus riche et complexe que les comédies romantiques formatées qui mettent habituellement en scène un homme et une femme au début de leur histoire d’amour lorsque tout est encore neuf et beau. Ici, le couple a déjà un passé commun et chacun connaît les forces et les faiblesses de l’autre. Dès lors, l’intrigue devient presque un prétexte pour créer des situations qui vont permettre à ce couple de renaître de ses cendres, de se réinventer et de trouver un nouvel équilibre.

L’action du roman est très resserrée. Pendant quelques jours, vos personnages sont plongés dans des univers, dont ils ne maîtrisent pas les codes : les bas-fonds de Brooklyn, le Paris interlope, Rio, la forêt amazonienne. Pourquoi un tel choix ?

Parce que l’omniprésence du danger et de l’inconnu va jouer pour mes deux héros comme un révélateur de personnalité. Nikki a du cran. C’est une femme guerrière, combative et physique alors que Sebastian est un homme plus pondéré, plus cérébral et beaucoup moins doué pour l’action.

Cet antagonisme et les conflits qu’il génère me permettent, au début du roman, de mettre en scène des oppositions marquées, ce qui est toujours intéressant en termes d’efficacité des dialogues et de présentation des personnages. Puis, au fur et à mesure que l’intrigue avance et que le danger se fait plus fort, chacun va se remettre en question et accomplir une sorte de trajectoire accélérée qui ouvrira la voie à un rapprochement et à une complémentarité, condition sine qua non pour le couple d’avoir une chance de retrouver son fils.

Vous avez été en 2011 le romancier français le plus lu et vous connaissez le succès depuis 2004. Le titre de votre dernier roman, Sept ans après, sonne justement comme un rappel de votre premier succès, Et après. Faut-il y voir une volonté de mesurer le chemin accompli ?

Un simple clin d’œil tout au plus. Il est vrai que Sept ans après… a été écrit en grande partie pendant l’année 2011, soit 7 ans après le succès de Et après… Il est vrai aussi que ces années auront été intenses, vécues à la fois dans le bouillonnement créatif et les rencontres avec les lecteurs en France et à l’étranger.

Mais ma nature me porte à toujours me projeter vers l’avenir, d’autant plus qu’il n’y a chez moi aucune lassitude dans l’écriture. J’y prends au contraire de plus en plus de plaisir et je sais désormais que j’écrirai encore pendant des années. D’abord parce que j’ai de nombreuses idées de roman « en réserve » et ensuite parce que je suis impatient d’explorer de nouveaux territoires de création. À une époque saturée d’écrans, de zappings et de technologie, j’aime l’idée que de simples mots posés sur le papier puissent provoquer du rêve, de la peur, des émotions…

Depuis trois romans, vous avez abandonné la dimension surnaturelle qui imprégnait vos premiers livres pour une veine plus policière. Est-ce un renoncement définitif ?

En ce moment, il est vrai que mon genre de prédilection est le roman à suspense, car il permet de concilier le plaisir de lecture avec la possibilité de traiter – de façon peut-être plus mature qu’avec le surnaturel – de certains thèmes qui me sont chers : la famille, le couple, les transformations du monde, les dérèglements de l’humain. Mais mon grand plaisir reste de mélanger les genres. C’est, je crois, ce qui fait mon originalité : jouer avec les codes et revisiter certains thèmes en essayant de les traiter de manière novatrice. Je fais aussi très attention à ce que mon écriture ne devienne pas mécanique. Plutôt mourir que d’écrire deux fois le même livre, car le plaisir de l’écriture tient aussi à celui de savoir innover et de parvenir à se surprendre soi-même.

Justement, au fil des années, votre méthode d’écriture a-t-elle changé ?

Comme un artisan, disons que je maîtrise beaucoup plus mon savoir-faire. Mes histoires ont des intrigues plus denses et mes personnages sont plus nuancés. Ce qui n’a pas changé, c’est mon attachement à ce que mes romans procurent un plaisir de lecture et offrent un vrai moment d’évasion. Ma priorité reste donc le côté addictif de l’histoire, la volonté d’adopter une narration moderne qui entraîne le lecteur dans mon univers.
Cela dit, le processus de création reste toujours très mystérieux : une étincelle, des flashs qui fusent, des idées qui s’imbriquent et s’agrègent pour, petit à petit, former la trame d’une histoire…
Concernant l’écriture proprement dite, le genre qui est le mien m’impose de mettre en place une ossature solide et d’être vigilant à la cohérence de l’intrigue, mais je me lance désormais beaucoup plus rapidement dans la rédaction. Je me laisse guider par le déroulement de l’histoire et je me fais davantage confiance pour trouver des solutions en cas de blocage. Beaucoup de rebondissements s’imposent dorénavant pendant la rédaction du roman.

Cette spontanéité et cette assurance sont relativement nouvelles chez moi. Si elles impliquent une plus grande incertitude, elles ont aussi quelque chose de plus instinctif et pour tout dire, de plus jubilatoire !

Demain

Février 2013

Demain, votre nouveau roman, débute par un échange de courriers électroniques entre un homme et une femme à travers le temps. Comment vous est venue cette idée ?

Elle a pris racine il y a quelques années après la lecture d’un article de presse qui évoquait la création d’un site Web permettant aux internautes d’envoyer des messages que le destinataire recevrait à la date fixée par l’émetteur. Ça pouvait être le lendemain, le mois suivant ou même un demi-siècle plus tard !

J’ai trouvé cette idée très féconde et, à partir de cette hypothèse, j’ai commencé à imaginer l’histoire d’une femme qui venait de se faire quitter par son amant et qui lui envoyait un long courrier qu’il ne devait recevoir que dix ou vingt ans plus tard.

Après être restée un temps en jachère, la trame de l’histoire a beaucoup évolué, mais le terreau initial est resté le même, celui des possibilités romanesques offertes par l’intégration dans nos vies des nouvelles technologies. Dans mes romans, j’ai souvent travaillé sur ces deux matériaux que sont le temps et l’espace, et savoir qu’aujourd’hui, grâce à Internet, nos pensées, nos photos, notre mémoire en somme, peuvent à tout instant être les jouets d’une distorsion du temps et de l’espace, offre au romancier que je suis un infini de possibles.

Votre roman est très ancré dans le monde contemporain tout en s’autorisant une incursion dans le surnaturel.

 

Plutôt dans le « fantastique », selon la définition qu’en donne Tzvetan Todorov : ce moment d’ « hésitation éprouvé par un être qui ne connaît que les lois naturelles face à un événement en apparence surnaturel ».

C’est sans doute un héritage des lectures et des séries de mon adolescence : des histoires de Stephen King jusqu’aux romans de Richard Matheson (Le Jeune Homme, La Mort et le Temps) et de Ken Grimwood (Replay) en passant par les épisodes de La Quatrième Dimension qui fourmillent d’uchronies et d’univers parallèles !

Mais on retrouve également d’autres références plus cinématographiques, notamment le héros ordinaire « hitchcockien » pris dans un engrenage qui le dépasse ou encore le doute qui peut nous saisir concernant la véritable nature de notre conjoint ou de quelqu’un de très proche. Un thème traité par Hitchcock (SoupçonsL’Ombre d’un doute), mais qui irrigue aussi certains films de Barbet Schroeder qui ont marqué ma jeunesse comme Le Mystère von Bulow ou J.F. partagerait appartement.

Demain est aussi un roman sur le grand amour et ses excès.

Une question traverse en effet le roman : vers quoi le grand amour peut-il nous faire basculer ? Jusqu’à quels excès peut-il nous conduire ? C’est aussi une histoire sur les apparences au sein du couple et sur les doutes que l’on peut avoir sur la personne qui partage notre vie.

Emma, mon héroïne, jeune sommelière new-yorkaise, est tombée amoureuse de Matthew, un professeur de philosophie d’Harvard qui forme avec sa femme un couple en apparence idéal, bénéficiant d’une position sociale enviable, propriétaire d’une belle maison à Boston, parents d’une adorable petite fille…

C’est en enquêtant sur ces gens qu’elle idéalise qu’Emma va mettre au jour des secrets qu’elle n’aurait jamais dû découvrir et  mettre sa vie en danger.

À partir de là, le roman bascule dans un suspense psychologique complexe. Vous manipulez tour à tour les personnages et le lecteur en variant les points de vue et les faux-semblants. Mensonge et apparences tiennent un rôle majeur…

J’ai en effet voulu construire cette intrigue comme une traque au cœur de l’intime, portée par des personnages dont la nature véritable va évoluer au cours de l’histoire et se révéler progressivement. Des personnages constamment tiraillés entre leur part sombre et leur part plus lumineuse.
Si l’on retrouve certains des thèmes qui me sont chers, la nouveauté de ce roman tient à ce que l’on s’installe encore davantage dans la psychologie des personnages, leurs motivations, leurs peurs et leurs angoisses. C’est peut-être le roman que j’ai pris le plus de plaisir à écrire parce que c’est celui dans lequel mes personnages se mettent eux-mêmes le plus en danger.

Malgré la tension, l’humour se mêle souvent au suspense…

Oui, notamment grâce à une galerie de personnages secondaires que j’ai eu plaisir à croquer, qui enrichissent l’histoire par leur diversité et y apportent de l’humour et de la fantaisie. On croise notamment un homme d’affaires charismatique et mystérieux à mi-chemin entre Steve Jobs et Mark Zuckerberg, une galeriste d’art touchante et délurée et un jeune hacker français en rupture familiale qui va former avec mon héroïne un drôle de couple d’enquêteurs amateurs.
J’aime écrire des romans hybrides, à cheval sur plusieurs genres et, dans un roman à suspense, l’humour est nécessaire pour ménager des pauses et des moments de répit dans le crescendo angoissant de la tension.

Enfin, un autre « personnage » a aussi son importance : il s’agit de la région de Boston dans laquelle se déroulent les trois quarts du roman.

Oui, et ce n’est pas un hasard. Boston est à la fois le berceau de l’Amérique, des grandes universités et des centres de recherche, situés à Cambridge comme Harvard – où est né Facebook – et le MIT, qui est une sorte de laboratoire du futur pour tout ce qui concerne les sciences et les technologies.

Le fait que cette métropole constitue ce pont symbolique entre le passé et le futur fait écho au thème de mon roman et lui offre un écrin presque naturel.

Central Park

Avril 2014

Si le thème de la rencontre est récurrent dans vos romans, celle que vous nous présentez dans Central Park est sans doute l’une des plus insolites qui soit. Comment cette idée vous est-elle venue ?

L’idée de faire se réveiller côte à côte, un homme et une femme menottés qui ne se connaissent pas et qui n’ont plus aucun souvenir des circonstances qui les ont amenés là, est dans ma tête depuis longtemps.
J’y ai pensé pour la première fois il y a trois ans lors d’un séjour à Hong Kong. J’avais envie de me lancer une sorte de défi : plonger dès le départ mes personnages dans une situation en apparence inextricable et m’interdire tout artifice pour les en sortir. C’est-à-dire bâtir une intrigue qui ne tienne que par la rationalité et ne fasse appel à aucun ressort surnaturel comme c’était parfois le cas dans certains de mes précédents romans.
J’ai écrit rapidement le début de cette histoire, mais elle est restée pendant plus d’un an et demi dans mes tiroirs, jusqu’à ce que je trouve une idée suffisamment forte pour développer ce concept initial.

Quel a donc été le déclic pour en poursuivre l’écriture ?

Comme souvent, c’est un long travail sur les personnages qui a tout déclenché. Pour moi, une fiction forte repose autant sur les personnages que sur l’intrigue. Ce sont les personnages, leur passé, leurs traits de caractère, leur parcours qui donnent à l’histoire sa chair et son souffle. Ce sont eux qui vont générer des émotions et créer une empathie et une intimité avec le lecteur.
Dans ce cas précis, j’ai su que je tenais mon histoire lorsque j’ai écrit les pages concernant le drame personnel vécu par mon héroïne. Ce background avait même suffisamment de matière pour constituer une histoire propre. Cela a donc induit une nouvelle manière d’écrire mon roman en enchâssant des flashbacks dans le récit principal. Le lecteur découvre ainsi peu à peu le passé de l’héroïne en alternance avec l’action présente, ce qui crée un effet de double crescendo qui renforce le suspense.

Ce récit principal justement est mené en « temps réel » : l’histoire commence à Central Park à 8 heures du matin et se termine le même jour à minuit dans le Maine. Ce rythme resserré installe le lecteur au plus près de l’action des personnages. Pourquoi ce choix ?

Pour offrir aux lecteurs une expérience originale de lecture. Idéalement, Central Park est une histoire à lire dans un espace de temps très court. En condensant l’action, je voulais embarquer mon lecteur dans un « roller-coaster » émotionnel fait de rebondissements, de surprises, de suspense, de fausses pistes et de changements de direction.
Hitchcock avait une formule savoureuse pour résumer son désir d’embarquer ainsi son spectateur dans l’action : le « ménage à trois ». Avec la caméra disait-il à propos des Enchaînés : « Je donnais au public le grand privilège d’embrasser Cary Grant et Ingrid Bergman ensemble. C’était une sorte de ménage à trois temporaire. » C’est exactement ce ressenti que je cherchais à obtenir : faire en sorte que le lecteur se sente lui aussi menotté aux personnages.

La ville de New York est l’un des personnages à part entière de cette enquête en temps réel.

C’est plutôt le « terrain de jeu » sur lequel se déroule l’action. Les personnages quadrillent en effet la ville, traversant certains endroits très connus – Central Park, bien sûr, Midtown, Chelsea – et d’autres que l’on a moins l’habitude de voir dans les romans – les quais de Red Hook à Brooklyn, l’étonnant quartier grec du Queens, que l’on surnomme parfois Little Egypt… – jusqu’à ce que dans la dernière partie du roman, l’action prenne des allures de road-movie et se délocalise dans les forêts flamboyantes de la Nouvelle Angleterre.

Il est compliqué de résumer le roman tant le récit ménage de nombreuses surprises…

Le suspense, la surprise et l’imprévu sont en effet les maîtres mots de ma narration.
J’ai toujours considéré que la première qualité d’un romancier est de savoir captiver son lecteur. Or, aujourd’hui, force est de constater que la fiction romanesque est de plus en plus concurrencée par d’autres formes de fiction : le cinéma, mais surtout les séries télé et les loisirs numériques. Comme ils consomment beaucoup de fictions, les lecteurs, et le public en général, sont de plus en plus familiarisés avec certains codes. D’où ma volonté de chercher à innover à chaque roman et de proposer au lecteur une histoire avec une intrigue suffisamment dense et charpentée pour qu’il n’ait pas cette impression de « déjà lu » ou de « déjà vu ».

Vous avez souvent affirmé construire vos romans à deux niveaux de lecture : un premier où on se laisse porter par l’histoire et le suspense, et un second où vous introduisez certaines thématiques. Quels sont les thèmes traités dans Central Park ?

Ce roman est d’abord une quête sur l’identité. Dès le départ le lecteur découvre par petites touches la personnalité d’Alice et celle de Gabriel qui paraissent insaisissables. Surtout, ce sont des personnages qui s’interrogent sur leurs actes et sur eux-mêmes : qui suis-je au fond pour ne même pas me souvenir de ce que j’ai pu faire la nuit dernière ? Un autre se cache-t-il en moi ? Un double peu recommandable?

Au fil des pages, c’est l’omniprésence du danger et la peur de l’inconnu qui vont pousser les personnages dans leurs retranchements et qui vont jouer comme des révélateurs de personnalité, les dépouillant de leurs oripeaux pour les faire apparaître dans toute leur complexité avec leurs différentes strates et leurs facettes parfois contradictoires.

Le roman est ensuite une réflexion sur le prix à payer pour découvrir la vérité. Jusqu’où est-on capable de se mettre en danger pour satisfaire notre besoin de vérité ?
Enfin, le roman est tissé autour de la paternité et de la maternité : quelles sont les émotions et les craintes présentes au moment de donner la vie ? Où commencent et où s’arrêtent nos devoirs en tant que parents dans la protection de nos enfants ? La vengeance est-elle parfois une solution pour atténuer la douleur ?

Votre thriller baigne dans le mystère. Le roman est sombre et palpitant, mais l’humour est néanmoins très présent…

Il est vrai que la situation initiale – un couple que tout oppose est forcé de cohabiter – est l’un des archétypes de la comédie romantique. Si j’ai choisi de tirer cette histoire vers le thriller, la dynamique de mes personnages, leurs antagonismes (la nonchalance de Gabriel, la détermination et l’énergie d’Alice…) émaillent le récit de dialogues humoristiques qui contribuent à renforcer l’alchimie immédiate qui émane de leur rencontre.
En tant que lecteur et que spectateur, j’ai toujours admiré les créateurs capables de marier l’humour, le suspense et la peur.
J’ai rappelé plusieurs fois ma fascination pour certains couples de cinéma créés par Hitchcock (notamment dans Fenêtre sur cour avec James Stewart et Grace Kelly), par Howard Hawks (La Dame du vendredi avec Cary Grant et Rosalind Russell) ou par Roman Polanski (Frantic avec Harrison Ford et Emmanuelle Seigner).
En littérature, Stephen King est passé maître dans l’art de manier l’humour y compris dans des histoires parfois terrifiantes. Il rejoint ainsi Hitchcock qui répétait souvent que des pauses humoristiques étaient nécessaires dans la narration des meilleurs thrillers.

La fin du roman est totalement inattendue, dénouant une trame dramatique très précise, construite comme un mécanisme d’horlogerie. Mais au-delà de l’effet de surprise c’est l’émotion qui domine et qui perdure bien après que l’on a reposé le roman. Quelles ont été les réactions des premiers lecteurs ?

Ils ont été surpris bien sûr et la plupart ont lu cette fin avec la gorge nouée. Surtout, ils m’ont persuadé d’en révéler le moins possible dans les interviews pour préserver le plaisir de lecture !

Nous sommes en 2014. Il y a dix ans, en janvier 2004, Et après… sortait en librairie inaugurant une décennie de succès. Comment avez-vous vécu cette période rare dans la vie d’un romancier ?

D’ordinaire, je ne suis pas très fan des anniversaires, mais celui-ci présente du sens à mes yeux. Vendu dans sept pays avant même sa parution en France et lancé au départ avec une mise en place modeste, Et après… a rapidement bénéficié d’un formidable bouche à oreille.
Au fil des années, le succès de cette histoire ne s’est pas démenti, transformant le roman en «long seller» : plus de deux millions d’exemplaires vendus en France, des traductions dans 24 langues, un film tourné à New York avec John Malkovich…
Surtout, cette histoire marque pour moi le début d’une belle aventure puisqu’elle sera suivie par neuf autres romans au succès comparable, m’offrant l’immense chance de faire une multitude de rencontres avec les lecteurs. Car comme le rappelle Paul Auster « un livre, c’est le seul lieu au monde où deux étrangers peuvent se rencontrer de façon intime ».

La fille de Brooklyn

Mars 2016

Dans ce nouveau romantout commence par une simple dispute conjugaleusoir détéUn fiancé qui insiste pour tout connaître du passé de la femme qu’il aime, et leur vibascule. Comment cette idée vous est-elle venue ?

Depuis  quelques années,  le suspense  et l’enquête sont de plus en plus présents dans mes histoires.  Pour  La fille de Brooklyn, j’ai continué à explorer cette  voie. Parce  que cela me fascine, je m’étais fixé comme  contrainte de partir  d’un épisode  en apparence anodin  (en l’occurrence une simple dis- pute  au  sein  d’un  couple)  et  de  voir  comment celui-ci  pouvait,  par  une réaction en chaîne,  faire sortir  de ses rails la vie de mes personnages, et celle de nombreuses autres personnes, en France  comme  aux États-Unis. C’est le principe  de l’effet papillon, cette petite  cause qui peut entraîner des effets imprévisibles et dévastateurs…

J’ai toujours pour habitude d’écrire le roman  que j’aimerais lire. J’aime particulièrement ce moment où l’on reprend son livre après une journée active, avec  gourmandise et impatience. Aussi,  dès le départ, j’ai voulu  mettre l’intensité du récit au premier plan, en la conjuguant à des personnages complexes et à une intrigue  suffisamment dense et charpentée pour se déployer, avec suspense,  sur cinq cents pages.

Au vu de sa construction, il va être délicat de parler de ce roman sans trop en dévoiler ! Mais que pouvezvous nous dire de cette mystérieuse « fille de Brooklyn » qui lui donne son titre ?

Lfille de Brooklyn, c’est la femme  qui hante  le roman  sans être  physiquement présente, puisqu’elle a disparu.  Les investigations de mon héros, Raphaël, pour  retrouver celle qu’il aime, l’entraînent dans une cascade  de découvertes, de rencontres et de témoignages, parfois  complémentaires, parfois contradictoires qui, à la manière d’un kaléidoscope, vont dessiner  un portrait fragmenté de cette femme mystérieuse. En fin de compte,  le roman est entièrement construit autour de la présence/absence de mon  héroïne : au détour de souvenirs  et de flash-back,  tout  le monde  parle  d’elle, tout  le monde  la cherche,  mais personne ne sait qui elle est vraiment. Et celui qui la connaît  le mieux, parce  qu’il a toutes  les cartes  en main, c’est le lecteur. Enfin, c’est ce qu’il croit ! Je pense que ce côté incantatoire, fantomatique et ambigu de mon héroïne donne  à mon roman  sa singularité.

Dans une ambiance plus thriller que jamais, La fille de Brooklyn entrelace un tempo très serré – le livre se déroule sur trois jours – et une plongée dix ans en arrre. Une partie de l’enquête est liée à des événements du passé qui nont jamais trouvé de résolution. Cest la première  fois que vous vouessayez au cold case ?

Oui, au début  de l’écriture du roman,  je pensais  sans cesse à la phrase  de Françoise Sagan : « Je me demande ce que le passé nous réserve.  » C’était vraiment très stimulant de bâtir l’architecture de cette enquête qui rappelle le principe  des poupées russes : chaque  mystère  résolu  donne  accès à une énigme  plus vaste, et seule la dernière, dont  on ne soupçonne rien à l’ori- gine, révélera ce qu’est devenue la fiancée de Raphaël.

Du  point  de vue de l’écriture, la gageure  est de réussir  à tenir  ensemble tous les fils jusqu’à la dernière page en jouant  sur la narration. Si une bonne partie  du récit est racontée à la première personne, ce sont les changements de focalisation qui ont été les plus passionnants à écrire,  car ils éclairent le roman  d’une lumière  nouvelle  en confrontant les faits à la réalité  et en révé- lant la véritable nature de certains  personnages.

Le roman tourne autour dun duo, un romancier et un flic, qui mènent une enquête conjointe, chacun portant sur les faits un regard bien différentPouvezvous nous parler deux ? Et pourquoi  avoir  choisi dallier ces deuexpériences ?

Il s’agit de deux  hommes  seuls qui cheminent à la recherche de leur  part manquante.

Raphaël, le narrateur, est un romancier qui n’écrit plus depuis  qu’il élève seul  son  fils de  deux  ans.  Lorsque sa fiancée  disparaît, il se lance  à sa recherche et  sollicite  l’aide  de  son  voisin,  Marc  Caradec, une  ancienne gloire de la brigade  de répression du banditisme. Un peu à la manière d’un buddy  movie, leur duo va se révéler  complémentaire : Caradec enquête avec la rigueur  et les méthodes parfois énergiques du flic, tandis que Raphaël uti- lise sa sensibilité  et son approche de romancier pour  appréhender l’enquête comme  s’il s’agissait d’une fiction, et les différents suspects  comme  des personnages  de roman.

Mais même  si mes enquêteurs sont des hommes,  le cœur de mon intrigue gravite autour de figures féminines : une jeune fille qui refuse d’être une victime, une journaliste d’investigation mue par l’éthique et l’empathie, deux sœurs qui ont chassé les hommes  de leur vie, une femme  politique qui sait bien que toute  lutte engendre son lot de victimes collatérales… Des femmes déterminées, éprises  de liberté  qui, à bien des égards,  sont plus solides que mes deux héros.

Les très jolis moments que Raphaël passe à regarder  son fils avec un mélange damour absolu et dexaspération sont une respiration danlenquêteOn ne peut pas sempêcher de se demander si vous aussicomme votre héros romancier, vous avez eu la sensation que la paternité pourrait vous éloigner de lécriture ?

La naissance  de mon fils a eu un effet ambivalent sur mon écriture. Elle m’a laissé moins de temps pour la création, mais elle m’a aussi apporté son lot de joies et d’inquiétudes et de responsabilités nouvelles. Et m’a donc apporté de nouveaux matériaux pour  écrire mes romans ! Parce qu’elle renvoie  à l’identité, aux racines  et à la structuration de la personnalité, la paternité est sans doute le thème essentiel de La fille de Brooklyn. Tous les personnages de ce roman  ont un rapport différent à la paternité : tantôt heureuse, tourmentée, foudroyée ou bien niée. Et comme  le dit Raphaël, mon héros, « Toutes  les vérités du monde  prennent toujours racine sur les terres  de l’enfance. »

Volecteurs ont maintenant l’habitude des thèmes de réflexion qui sous– tendent vos romans. Dans La fille de Brooklyn on en trouve plusieurs. Dabord un questionnement sur le secret comme élément constitutif de notre identitéPuis sur la frontière, parfois mince, entre linnocence et la culpabilité, entre la vérité et le mensonge, entre les faits rapportés par les médias et la réalité.

La révélation de secrets  restés  dans  l’ombre  est en effet  constitutive du cold case. J’ai souvent  cité la phrase  de Soljenitsyne à laquelle  je crois et qui reste  plus que jamais actuelle : « Notre  liberté  se bâtit  sur ce qu’autrui ignore de nos existences.  » J’imagine que  si l’on a des choses  graves  à se reprocher, rien n’est plus angoissant que de voir ressurgir  des éléments d’un passé que l’on croyait définitivement enterré. Mais ce qui m’intéressait aussi, c’était d’analyser la dimension résiliente ou rédemptrice de l’aveu. C’est un thème  qui me passionne et que j’avais déjà abordé dans L’Appel de l’ange : ce moment dans l’existence où l’on ne peut  pas faire autrement que de se confronter à celui que  l’on est vraiment, seule  condition pour  se projeter dans l’avenir de manière moins tourmentée.

Il y a ensuite une réflexion sur le doute qui peut s’emparer de chacudentre nous quant à la véritable nature de son conjoint

De Daphné du Maurier à Gillian  Flynn, c’est un grand  classique  de la littérature de suspense,  car le mensonge, la manipulation et les apparences trompeuses au sein du couple sont des thèmes  qui parlent à tout le monde  et vont se nicher au cœur même de l’intimité amoureuse.

C’est  aussi un thème  fréquent que  l’on  retrouve dans  certains  très  bons films « de genre  » que j’ai découverts dans mon adolescence : La Main sur le berceau, Fenêtre sur Pacifique, Mélodie  pour un meurtre, JF partagerait appartement,  À double tranchant…

Ce que j’apprécie le plus dans les thrillers,  ce n’est pas tant  l’action, même si elle imprime  le rythme,  que la psychologie.  Dans mes histoires,  les grands bouleversements sont avant tout des bouleversements d’ordre intime, ancrés dans les rouages  des motivations des personnages, de leurs peurs,  de leurs espoirs secrets. J’aime lorsque  le doute  contamine aussi bien les lecteurs que les personnages. Ceux qui traversent La fille de Brooklyn ne sont pas mono- lithiques. Ils évoluent avec leurs failles, leurs doutes,  leurs regrets  et leurs remords. Ce ne sont pas des héros  au sens strict, mais plutôt  des femmes et des hommes ordinaires qui font du mieux qu’ils peuvent avec les règles du  jeu  imposées  par  leur  vie.  Une  phrase  de  Dennis  Lehane illustre parfaitement ce propos : « Vous voyez toujours le pire chez les meilleurs  des hommes,  et le meilleur  même chez les pires. »

Sauve-moi

Avril 2005

Après le grand succès de Et après…, vous publiez Sauve-moi votre deuxième roman chez XO. Pouvez-vous nous en présenter le thème ?

Sauve-moi est une histoire d’amour et de suspense avec, en arrière-plan, une petite touche de surnaturel. L’idée est partie d’une interrogation très simple : et si l’amour pouvait défier le destin… Le roman débute ainsi par le coup de foudre à New York entre Juliette, une jeune Française qui rêve de devenir actrice et Sam, un médecin brisé par le suicide de sa femme. Paralysés par la peur d’aimer, ils se quittent à l’aéroport sans s’être avoué leurs sentiments. Juliette prend un avion pour rentrer en France, mais le vol New York-Paris s’abîme dans l’Atlantique en ne laissant aucun survivant.
Pourtant, leur histoire est loin d’être terminée…
Pourquoi ? Je laisse au lecteur la surprise de le découvrir dans le livre. Disons tout de même que le roman aborde la question du rôle du hasard et du destin. Dans quelle mesure avons-nous réellement le contrôle de notre vie ? Est-ce que tout est hasard ou bien certains événements doivent-ils arriver coûte que coûte ?

On retrouve dans ce roman un style et une ambiance qui vous sont propres. Comment les définiriez-vous ?

J’essaie d’écrire des livres que j’apprécierais en temps que lecteur.
Je me fais donc un devoir d’invention permanente. J’aime que l’histoire raconte quelque chose d’original, je veux que l’on vibre avec les personnages, que l’on rie, que l’on pleure, et que, lorsqu’on referme le livre on se sente plus heureux qu’on ne l’était auparavant.
Il n’y a rien de pire qu’un livre ou l’on s’ennuie. En choisissant notre livre parmi beaucoup d’autres, le lecteur nous accorde sa confiance et le moins que l’on puisse faire est de ne pas le décevoir. C’est pourquoi j’essaie de soigner particulièrement le rythme de mon histoire pour faire en sorte qu’une page en appelle toujours une autre et que l’on ne puisse plus poser le livre une fois qu’on l’a commencé.

Le surnaturel fait parfois irruption dans la vie de vos héros…

 

Le surnaturel est un ressort que j’utilise comme parabole pour évoquer ce qui passionne vraiment : les relations entre les gens, les sentiments, le sens que l’on donne à sa vie…
Au début de mes romans, les personnages sont bien ancrés dans le réel puis il se produit un événement qui les déstabilise. Quelque chose qui ne peut s’expliquer rationnellement. A partir de là, il y a deux possibilités : ou bien il s’agit d’un produit de leur imagination, ou bien l’événement a véritablement eu lieu. Et c’est dans cet état d’incertitude – pour le lecteur comme pour les personnages que réside tout le sel de l’histoire.
En tant qu’écrivain, j’utilise donc le surnaturel et les questions posées par l’au-delà comme un élément dramatique efficace, mais il ne faut pas prendre cela pour de l’ésotérisme !

Il y a dans Sauve-moi une histoire d’amour forte et originale. Au moment de la sortie de Et après… vous disiez d’ailleurs qu’il y aurait toujours une dimension sentimentale dans vos romans…

Et je le pense toujours ! Dans la vie, l’amour c’est quand même ce qu’il y a de plus intéressant, non? Dans Sauve-moi, il y a en fait une triple histoire d’amour : un coup de foudre d’abord entre Sam et Juliette. L’amour leur tombe dessus alors qu’ils ont justement décidé de mettre leur vie sentimentale entre parenthèses.
Puis une histoire entre Grace et Mark qui aborde la question du non-dit en amour, à travers l’itinéraire d’un homme qui, a trop tarder à avouer ses sentiments, a fini par perdre la femme qu’il aime. Enfin, une histoire d’amour filial entre une mère et sa fille qu’elle n’a plus revue depuis dix ans.
Quelles sont vos sources d’inspiration ? D’où vous viennent vos idées ?
Les idées viennent de partout : des livres, des films, de l’actualité, de mon propre vécu. Sinon, j’aime bien observer les gens, au restaurant, dans le métro, dans les magasins… Ça permet de capter l’air du temps, de saisir des situations, des dialogues, des émotions.
Dès que quelque chose me marque, je le note dans mon ordinateur et au bout d’un moment, à force de confronter des idées les unes aux autres, certaines vont se relier entre elles et une trame finit par se dégager.

Comment bâtissez-vous vos histoires ?

Je n’essaye surtout pas d’appliquer une recette ! ça ne marche pas et ça dénature le plaisir d’écrire. J’essaye plutôt de raconter une histoire “sincère”, c’est-à-dire une histoire qui s’accorde avec mes sentiments du moment.
Souvent je sais que je tiens un sujet lorsqu’une image obsédante revient à la charge dans mon esprit. Pour Sauve-moi c’était l’image d’un couple dans Manhattan : un homme et une femme qui se faisaient face au milieu d’une tempête de neige. Je savais seulement que quelques secondes plus tôt ils ne se connaissaient pas et que cette rencontre allait changer leur vie.
Puis, à partir de cet instantané, tout s’est mis en place progressivement avec beaucoup de travail. Je ne crois guère à l’inspiration toute puissante : je n’attends jamais que l’inspiration me vienne pour commencer à travailler, mais c’est parce que je travaille que vient l’inspiration.
Généralement, je passe plusieurs mois à peaufiner la structure du livre. J’ai besoin de savoir où je vais, même si je ne sais pas toujours quel chemin je vais emprunter pour y arriver.
Parallèlement, je travaille beaucoup sur les personnages en faisant des fiches biographiques très détaillées pour les connaître parfaitement. Même si les trois quarts de ces renseignements ne se retrouveront pas dans le livre, c’est la condition sine qua non pour avoir des personnages crédibles.
Puis je m’attelle à la rédaction et, si tout se passe bien, les personnages vont commencer à vivre leur vie propre et à s’émanciper de ce qu’on avait prévu pour eux. De là naissent des retournements de situations que l’on n’avait pas imaginés au départ. Pour l’écrivain, c’est le moment le plus excitant : lorsque les personnages tentent de vous échapper et de vous imposer des choses !

Vos romans ont des aspects très cinématographiques. Votre livre précédent Et après… s’est d’ailleurs vu décerner le prix du meilleur roman adaptable et va bientôt devenir un film. Où en est le projet ?

Le cinéma étant l’une de mes grandes sources d’inspiration, c’est presque naturellement que la construction de mes livres ressemble à celle de certains films avec un côté visuel, une structure très découpée et une tension qui court tout au long de l’histoire. Pour quelques séquences, je me suis aussi inspiré du rythme de certaines séries de qualité comme Urgences, 24 heures ou Alias.
Pour autant, un roman doit conserver une dimension littéraire. Je pense en particulier à la caractérisation des personnages, souvent plus riche dans les livres qu’au cinéma.
Quant à l’adaptation de Et après…, elle avance bien. Les droits cinématographiques ont été achetés par Fidélité qui a produit, entre autres, Podium et les films de François Ozon.
La phase d’écriture du scénario touche à sa fin et le film se tournera sans doute l’hiver prochain, à New York, en anglais et avec un casting international.

L'instant présent

Mars 2015

Votre nouveau roman s’ouvre sur une citation de Stephen King et le premier chapitre nous présente un décor très « kinguien ». Revendiquez-vous cette filiation ?

C’est le premier de mes romans qui a clairement pour origine l’impression très forte que m’a laissée la visite d’un lieu. Il y a trois ans, lors de vacances aux États-Unis, j’ai séjourné pendant une semaine dans un vieux phare sur la côte ouest de Cap Cod. Une tour octogonale en bois de douze mètres de haut, cernée par l’océan et les rochers et battue par le vent. Un endroit aussi fascinant qu’inquiétant : par beau temps, on était dans un tableau d’Edward Hopper, mais il suffisait que le ciel se couvre et que le vent se lève pour se retrouver dans un roman de Stephen King !

Pour le romancier que je suis, cette ambiance était propice à frapper et à nourrir mon imaginaire. C’est donc lors de ce séjour que j’ai pensé pour la première fois à l’histoire de mon héros, Arthur Costello, un jeune médecin urgentiste à qui le père mourant lègue un vieux phare mystérieux qui appartient à sa famille depuis plusieurs générations.

Mais cet héritage se révèle être un cadeau empoisonné…

Oui, car il est assorti d’un interdit : Arthur doit s’engager à ne jamais ouvrir une porte métallique qui se trouve dans la cave du phare. Un engagement qu’il ne va bien évidemment pas respecter. En poussant la porte, le jeune médecin ouvre la boîte de Pandore et va découvrir le secret que cache le phare. À partir de cet instant, il ne sera plus jamais un homme comme les autres.

J’ai toujours aimé ce genre de situations dans lesquelles un homme ordinaire se retrouve confronté à des événements qui le dépassent. Je prends particulièrement plaisir à décrire ces moments de doute et de déstabilisation lorsqu’un personnage est projeté dans un monde dont il ne connaît pas les codes. Car c’est souvent le danger et l’inconnu qui font ressurgir en nous notre passé et nos peurs archaïques, nous obligeant à nous confronter à nous-mêmes et à voir au bout du compte ce que nous avons vraiment dans le ventre. 

Dans votre histoire, ce phare de la Nouvelle-Angleterre devient donc le symbole de la transmission familiale et du secret de famille ?

Cette métaphore me permet en effet d’aborder différentes questions liées au poids de l’héritage familial : quelles valeurs transmettre à ses enfants ? Dans quelle mesure nos actes dépendent-ils de notre histoire familiale ? Pourquoi devenir parent nous rend-il à la fois plus forts et plus vulnérables ? Une peur ou une culpabilité peuvent-elles se transmettre d’une génération à une autre ?

Alors que votre précédent roman, Central Park, se déroulait en « temps réel » sur à peine 24 heures, celui-ci se déploie sur 24 ans, de 1992 à aujourd’hui, chaque chapitre étant consacré à une année. Pourquoi ce changement radical ?

 En quatre cents pages, on assiste à une traversée accélérée des dernières décennies. Cela me permet de suivre l’évolution de la relation d’un couple sur près d’un quart de siècle. Les destins d’Arthur et de Lisa vont s’entremêler. Pendant plus de deux décennies, ils vont s’aimer, se déchirer et lutter pour déjouer les pièges que leur impose le temps.

L’un des enjeux du roman était ainsi de construire un parallèle entre les bouleversements sociaux, politiques ou technologiques et les bouleversements intimes d’une vie singulière.

Aux détours de références historiques et culturelles, j’ai aussi essayé d’esquisser le portrait d’une certaine génération pressée, prise dans un entre-deux siècles durant lequel le monde s’est transformé.

En écho à ces transformations répondent celles de la ville de New York qui depuis vingt-cinq ans s’est totalement métamorphosée. Au début du roman, c’est la ville dangereuse que j’ai découverte lors de mon premier voyage à l’âge de 19 ans au début des années 1990 : un coupe-gorge imprévisible qui était le théâtre de plus de 2 000 meurtres par an. Dans les dernières pages, New York est telle qu’on la connaît aujourd’hui : une ville plus apaisée, mais dans laquelle tout peut toujours arriver.

Au centre de votre roman, on trouve un couple, Arthur et Lisa, qui vit une relation peu commune puisqu’ils ne se croisent qu’une seule journée par an !

C’était en effet l’un des enjeux de cette histoire : raconter les différentes étapes de la vie d’un couple en une vingtaine de « tableaux ». On assiste à leur rencontre, à la naissance de leurs sentiments, à leur passion amoureuse, leurs difficultés, leurs ruptures, leurs reconquêtes successives, leur vie familiale…

De toutes les relations amoureuses que j’ai pu écrire, celle-ci est sans doute la plus originale, mais c’est aussi, dans son dénouement, l’une des plus émouvantes.

Depuis quelques années, avec L’appel de l’ange et Demain, vous avez amorcé un virage évident vers le thriller, qui a été couronné par l’immense succès de Central Park. L’instant présent s’inscrit-il dans cette même veine ?

Plus que jamais, le suspense et l’émotion sont les fils conducteurs de ma narration. J’ai toujours pleinement assumé ce plaisir d’être un storyteller et de chercher à offrir à mes lecteurs une expérience originale de lecture en les dépaysant et en les tenant en haleine.

Après une période pendant laquelle il était presque mal vu de vouloir raconter une histoire, nous vivons depuis quelques années un nouvel âge d’or de la fiction. Que ce soit à travers les séries télé ou dans les romans, le goût du public pour la dramaturgie est de plus en plus fort. Les lecteurs sont de plus en plus familiers des codes de la fiction. Confrontés à une multitude de choix, ils sont donc devenus de plus en plus exigeants, d’où la nécessité d’innover à chaque roman pour essayer de proposer une histoire suffisamment addictive, novatrice et complexe qui soit portée par des personnages faits de chair et de sang.

J’aime ainsi toujours autant mélanger les genres et écrire des histoires hybrides. C’est, je crois, ce qui constitue ma spécificité et ma singularité : déjouer les attentes, jouer avec le rythme, faire évoluer les ambiances à la frontière entre plusieurs genres.

L’instant présent est haletant et mystérieux, mais aussi plein d’humour, notamment à travers la relation qui s’établit entre Arthur et son grand-père, Sullivan Costello.

Au vu des réactions des premiers lecteurs, c’est sans doute le « couple » le plus attachant du roman. J’ai pris en tout cas un plaisir immense à écrire, à mettre en scène et à dialoguer chacune de leurs scènes. Dès que j’ai écrit leur première rencontre, j’ai senti qu’une alchimie particulière s’opérait entre les deux personnages. On est parfois dans l’affrontement, mais le plus souvent dans la complicité, la chamaillerie, l’échange de bons mots. Pour créer le personnage de Sullivan, j’avais en tête à la fois mon propre grand-père, mais aussi certains acteurs américains, célèbres pour leur rôle de mentor : Paul Newman dans La Couleur de l’argent, Sean Connery dans À la rencontre de Forrester, Clint Eastwood dans Million Dollar Baby…

L’instant présent : comment vous est venue l’idée de ce titre ?

L’idée du titre est venue très tard. Pendant longtemps le roman s’est appelé L’Homme qui disparaît. Puis L’instant présent s’est finalement imposé comme une évidence. Comme chacun de nous, mais avec encore plus d’intensité, mon héros est poursuivi et débordé par le temps. Et le temps gagne toujours à la fin. Notre arme la plus efficace est peut-être justement de vivre pleinement l’instant présent : en refusant à la fois de se laisser contaminer par les regrets liés au passé et par les projections liées au futur. Plus facile à dire qu’à faire, je vous le concède…

Grâce à Central Park, vous avez été en 2014 l’auteur français le plus lu pour la quatrième année consécutive. Comment avez-vous abordé ce nouveau succès, qui va au-delà même de ceux de vos précédents romans ?

J’ai été ravi de voir que mes lecteurs m’avaient suivi sur ce roman qui était un pur thriller. La belle surprise a aussi été de voir que Central Park a été lu par beaucoup de personnes qui ne me lisaient pas auparavant, le plus souvent parce qu’ils avaient une image déformée et fausse de mon travail. Central Park m’a ainsi permis de décoller certaines étiquettes.

Je suis heureux que ce succès se perpétue d’une année à l’autre notamment grâce au bouche-à-oreille, mais mon caractère me porte à davantage me projeter vers l’avenir plutôt que de vouloir me figer dans une position ou dans un statut. Je travaille comme un artisan. Je prends toujours autant de plaisir à imaginer des histoires et j’ai en tête de nombreuses idées de romans dans des genres très différents. Dans le monde hypertechnologique qui est le nôtre, où les écrans, les réseaux et le virtuel règnent en maîtres, je trouve toujours fascinant qu’une simple succession de mots et de phrases puisse faire naître en nous, lecteurs, une impression d’évasion, de dépaysement et des émotions aussi fortes…